Le télétravail : une exception, pas la norme

Quelle est l’origine du mot télétravail ? C’est l’association douteuse d’un préfixe grec télé (au loin, à distance) et d’un mot latin travail, de tripalium, (instrument de torture à 3 pieux).

Le mot télétravail porte en lui une contradiction. Car télétravailler, c’est accepter de laisser entrer le travail chez soi. Et non plus le tenir à l’extérieur. Au sens propre comme au sens figuré.

Et comme dans sa construction étymologique, le message qu’on nous fait passer sur le télétravail est contradictoire.

La notion de télétravail n’est pas récente. Elle est apparue aux États-Unis dans les années 1950, dans les travaux sur la cybernétique du chercheur-mathématicien Norbert Wiener.

Il y mentionne le cas d’un architecte qui vivait en Europe tout en supervisant la construction d’un immeuble aux États-Unis sans avoir à se déplacer, grâce à des moyens de transmission de données.

Depuis les années 1970, le télétravail se développe partout dans le monde grâce aux nouvelles technologies de l’information et de la communication.

La France a même légiféré sur le sujet en inscrivant le télétravail dans le Code du travail. Les ordonnances Macron du 22 septembre 2017 visent à développer et à libérer le recours au télétravail, pour éviter que les salariés se déplacent lors des pics de pollution !

A la suite de cela, de nombreuses grosses boîtes se sont empressées de signer des accords collectifs sur le télétravail. Ça tombait bien.

Car avec la crise du COVID-19, boum le nombre de télétravailleurs a explosé.

Certains salariés y ont vu beaucoup d’avantages et ont même eu du mal à reprendre le chemin du bureau. Leurs arguments ? Finis les transports longs et pénibles, pas de chefs sur le dos, le confort de son chez-soi, une certaine « liberté » dans l’organisation du travail…

Les médias mainstream participent évidemment à cet engouement pour le télétravail. On voit fleurir ça et là des titres d’articles du genre « travailler en toute liberté ».

Là encore, vous apprécierez l’oxymore.

On peut comprendre les salariés qui s’accommodent du télétravail. Surtout quand on connaît les conditions de travail dégradées qu’on vit en entreprise.

Prenons les open spaces, par exemple. Des lieux de travail complètement déshumanisés et impersonnels où vous n’avez plus d’intimité, où vous n’avez même pas votre place à vous. Le premier arrivé prend le meilleur emplacement. Il part en pause ? Paf un autre prend sa place. La loi du plus fort au boulot, touchant votre intégrité physique.

Et l’angoisse larvée que vous pouvez sauter à tout moment de votre boulot, comme de votre fauteuil.

Qui a envie d’aller travailler là-dedans ? Rajoutez à ça le management infantilisant et menaçant qu’on a vu se développer ces dernières années et voilà. Vu comme ça, on peut penser qu’on est bien mieux et en sécurité chez soi…

Mais attention. Dégrader un truc pour dire que ça ne marche plus et qu’il faut changer, on connaît. Regardez les services publics…

Quand on lit la partie santé et sécurité des salariés du code du travail, on voit que les législateurs, dans leur grande sagesse de l’époque, privilégiaient les protections collectives aux protections individuelles.

Donc nous, au lieu de se dire que la solution est que les individus fuient un contexte de travail pénible en restant chez eux, on pense qu’il vaut mieux agir sur le contexte de travail lui-même. Le management, les conditions de travail et de transports, les locaux, la reconnaissance, etc.

Ce devrait être la revendication première de tous les syndicats.

Car notre mission à nous, en tant que syndicalistes défendant l’intérêt général, c’est de se projeter un peu et de se demander si, à long terme, le développement et la généralisation du télétravail est une bonne ou une mauvaise chose pour les gens.

Pour nous, la réponse est claire. Non la généralisation du télétravail n’est certainement pas un facteur de progrès pour les salariés.

Il doit rester exceptionnel et ne pas être la norme.

Pourquoi ?

Car nous sommes ainsi faits, que notre corps est intimement lié à notre mental. Donc si nous n’avons plus de barrières physique et matérielle entre notre vie personnelle et notre vie professionnelle, nous perdons aussi progressivement nos frontières mentales.

Quand on va au boulot, on sort de chez soi, on franchit tout un tas de frontières qui matérialisent le fait qu’il y a la vie au travail et la vie personnelle. Quand on rentre du boulot, on laisse le travail derrière. On peut lâcher prise pour être pleinement ailleurs.

Si on permet au travail de rentrer et de s’installer chez soi, il risque d’empiéter sur tout le reste.

Nous avons interrogé des personnes en télétravail depuis des années et ils reconnaissent qu’ils n’arrivent plus vraiment à jamais déconnecter. Tout se mélange, matériellement et mentalement.

D’ailleurs, les statistiques sur le sujet sont claires : le temps de travail s’allonge lorsqu’on est en télétravail.

Ensuite, il y a évidemment le risque d’isolement des salariés. A ce sujet, les salariés que nous avons interrogés disent que c’est ça le plus difficile à vivre : le manque d’interactions sociales.

Là encore, notre mental est lié à ce que vit notre corps. Même si on a des gens au téléphone ou en visio, rien ne remplace la rencontre et les échanges physiques. Le fait d’aller déjeuner avec ses collègues, de débattre autour de la machine à café, de tisser des liens amicaux, affectifs, autres que strictement professionnels.

L’isolement des salariés chez eux est une aubaine pour les employeurs. Car cela brise les possibilités de résistance collective.

C’est donc la porte ouverte à toutes les atteintes aux droits des salariés. Discriminations, inégalités de traitement, non-respect des droits à la santé et au repos, du droit à la déconnexion, harcèlement… Le salarié subit seul dans son coin en acceptant des arrangements et des pratiques informelles qui modifient en profondeur la perception de ce qui est acceptable ou non au travail.

Isolé, on est évidemment plus vulnérable et manipulable que rassemblés.

En plus de son isolement et sous de faux aspects de liberté d’organisation de son travail, le salarié en télétravail perd également beaucoup de libertés.

Car qui dit télétravail, dit flicage numérique. Il faut bien que le patron contrôle ce que vous faites ! Et que vous bossiez de chez vous justifie un contrôle bien plus lourd que si vous étiez au bureau.

Vous l’acceptez donc, ce contrôle renforcé. Et cela modifie votre façon de travailler, de vivre, que vous vous en rendiez compte ou non.

On pourrait continuer ainsi et écrire des pages et des pages.

Les employeurs ont beaucoup à gagner à généraliser le télétravail. Economie sur les coûts, gain de productivité (les télétravailleurs travaillent plus que s’ils étaient au bureau), dissolution du collectif, isolement des salariés, anéantissement de la frontière entre vie pro et vie perso…

Par contre, les salariés ont beaucoup à perdre. Voilà pourquoi le télétravail doit être strictement encadré.

Beaucoup d’entreprises sont en train ou vont négocier des accords sur la mise en place du télétravail.

Contactez-nous, nous vous accompagnerons pour protéger vos droits et vos libertés.

Tél : 01 53 43 94 55 – Mail : secretariat@syndicat-commerce.fr

 

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